Une enveloppe inédite pour des collectivités déjà sous pression budgétaire
Le programme « Territoires d’IA » marque une rupture dans l’approche française de la digitalisation des territoires. Avec un budget de 2,3 milliards d’euros sur cinq ans, il dépasse largement les précédents dispositifs, comme le plan « France Très Haut Débit » (3,3 milliards sur dix ans) ou le fonds « Territoires d’Industrie » (1,3 milliard). Pourtant, cette manne arrive dans un contexte où les collectivités locales subissent une baisse de 13 milliards d’euros de leurs dotations depuis 2017, selon un rapport de la Cour des comptes publié en mars 2025. L’argument selon lequel ces fonds permettront de « rattraper le retard » des territoires est recevable : en 2024, seulement 12 % des communes de moins de 10 000 habitants disposaient d’un référent numérique, contre 68 % pour celles de plus de 50 000 habitants, d’après l’Observatoire des territoires numériques. Mais cette injection massive de crédits pose une question simple : comment des collectivités déjà en difficulté pour recruter des agents administratifs pourront-elles absorber des compétences aussi pointues que l’entraînement de modèles locaux ou la gestion de data centers souverains ?
La réponse de l’État repose sur un mécanisme de mutualisation, via les groupements de commandes et les syndicats mixtes, déjà expérimentés dans le cadre du déploiement de la fibre optique. Le décret n°2026-457 du 3 avril 2026, pris en application de la loi « Numérique pour Tous » de 2023, prévoit ainsi que les régions pourront coordonner les achats de solutions d’IA pour les communes de leur territoire. L’objectif est clair : éviter une fragmentation des investissements et limiter les coûts. Pourtant, cette mutualisation se heurte à une réalité politique : les régions, déjà en concurrence pour attirer les entreprises et les talents, pourraient être tentées de privilégier leurs propres priorités plutôt que celles des petites communes. Le cas de la région Nouvelle-Aquitaine, qui a lancé en 2025 son propre « Lab IA » sans associer les départements ruraux, illustre ce risque. L’argument est donc recevable, mais il se heurte à une limite structurelle : la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit dans la durée, et les inégalités territoriales en matière d’ingénierie publique sont trop profondes pour être comblées par un simple effet d’aubaine budgétaire.



