Un investissement qui dépasse les capacités de l'État français
75 milliards d'euros, c'est l'équivalent de 2,8% du produit intérieur brut français en 2025, ou encore le budget annuel du ministère des Armées multiplié par trois. Lorsque Masayoshi Son, président-directeur général de SoftBank, dévoile ce montant lors d'une conférence de presse à Paris, le 25 septembre 2026, il ne s'agit pas d'une simple promesse industrielle. Le groupe japonais s'engage à construire, d'ici 2030, des datacenters capables de fournir 5 gigawatts de puissance de calcul, soit l'équivalent de cinq réacteurs nucléaires dédiés exclusivement à l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle. Pour comparaison, les investissements totaux dans les datacenters en France entre 2018 et 2025 n'ont atteint que 37,5 milliards d'euros, selon les données de l'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP). L'annonce de SoftBank représente donc un doublement brutal des capacités, sans que l'État français n'ait eu à en assumer le coût direct. L'argument est recevable : cet investissement comble un retard structurel dans les infrastructures critiques. Mais il pose une question plus profonde : qui fixe désormais les règles du jeu lorsque des acteurs privés disposent de moyens supérieurs à ceux des États ?
La réponse de Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, est révélatrice. Lors d'une intervention sur BFM Business le 26 septembre, il déclare : « La France accueille cet investissement avec enthousiasme, car il renforce notre position dans la compétition mondiale pour l'IA. » Pourtant, cette compétition n'est pas neutre. Les datacenters de SoftBank seront alimentés par une électricité dont le prix et la disponibilité dépendent des choix énergétiques français, tandis que les données qui y transiteront seront soumises au Règlement général sur la protection des données (RGPD) et à l'AI Act, entré en vigueur le 2 août 2026. Or, ces régulations européennes, conçues pour encadrer les géants technologiques, n'ont pas été pensées pour des acteurs dont les moyens financiers dépassent ceux de nombreux États membres. L'objection est immédiate : si SoftBank accepte ces contraintes, c'est qu'il y trouve un intérêt. Le groupe japonais, qui détient déjà des participations majeures dans des entreprises comme Arm (concepteur de puces électroniques) et Nvidia (leader des processeurs graphiques pour l'IA), mise sur une intégration verticale. En contrôlant à la fois les infrastructures et les technologies qui y sont déployées, il réduit sa dépendance aux fournisseurs américains et chinois, tout en bénéficiant des subventions européennes destinées à soutenir la filière.
Cette stratégie n'est pas nouvelle. En 2023, Microsoft avait annoncé un investissement de 13 milliards d'euros en Finlande pour construire des datacenters alimentés par des énergies renouvelables. À l'époque, la Commission européenne avait salué l'initiative, tout en rappelant que ces infrastructures devaient respecter les règles de concurrence. Pourtant, dans le cas de SoftBank, la donne est différente. Le groupe japonais ne se contente pas de louer des capacités de calcul à des entreprises européennes : il propose de les héberger directement, avec des clauses de localisation des données qui pourraient contourner les exigences de l'AI Act. L'article 13 de ce règlement impose en effet que les données utilisées pour entraîner les modèles d'IA soient stockées dans l'Union européenne, sauf dérogation accordée par la Commission. Or, SoftBank pourrait arguer que ses datacenters, bien que situés en France, sont soumis à des règles de gouvernance japonaises, notamment en matière de cybersécurité. L'argument est recevable : le Japon est considéré comme un partenaire fiable par l'Union européenne, et ses normes en matière de protection des données sont jugées équivalentes à celles du RGPD. Mais il ouvre une brèche dans le dispositif européen, en permettant à un acteur non-européen de dicter ses conditions.



