Jensen Huang lors d'une présentation Nvidia à Paris
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IA

Nvidia mise sur la France : souveraineté ou dépendance ?

4 min de lecture

Nvidia promet 2 milliards de dollars de plus à l'Europe et entre au capital de Doctolib, Genesis AI, Pigment et Entalpic. Souveraineté européenne ou dépendance aux puces américaines ?

Le 13 octobre à Paris, Jensen Huang a fait ce que font rarement les patrons de la tech : annoncer le montant avant les chèques. Le dirigeant de Nvidia a promis 2 milliards de dollars d'accords européens dans la semaine, en plus des 8 milliards déjà engagés sur le continent ces douze derniers mois. Et il a donné les premiers noms : quatre start-up françaises. Derrière l'enthousiasme, une question : l'Europe finance-t-elle son indépendance, ou le carnet de commandes de son fournisseur de puces ?

Ce qui a été annoncé

Nvidia a annoncé des investissements prévus, en participations minoritaires, dans Doctolib (santé), Genesis AI (robotique), Pigment (logiciel de planification d'entreprise) et Entalpic (découverte de matériaux par IA). Aucun montant n'a été communiqué. Selon l'AFP, Jensen Huang veut par ces participations « lancer la révolution de l'intelligence artificielle en Europe ». À Paris, il a aussi lancé : « Europe needs to get in the race », rapporte Quartz.

Nvidia chiffre désormais son engagement européen à près de 10 milliards de dollars, sans distinguer ce qui relève de prises de participation et ce qui relève d'infrastructures. Le même jour, le groupe a aussi annoncé en Grande-Bretagne un don de capacités de calcul d'une valeur de 250 millions de dollars sur cinq ans pour la recherche sur la sûreté des agents d'IA.

Doctolib : l'exemple le plus parlant

Dans son communiqué, Doctolib explique que l'investissement servira à recruter des talents en IA et à entraîner ses modèles en Europe avec l'aide des experts de Nvidia. L'entreprise, qui revendique 100 millions de patients et 580 000 professionnels de santé, dit utiliser les technologies Nvidia depuis un an. Elle prévoit de développer des modèles fondés sur des modèles ouverts (open-weight et open source) et d'héberger toutes les données de santé dans l'Union européenne et au Royaume-Uni, sous son seul contrôle.

« Nous sommes convaincus que l'IA peut avoir un impact considérable pour les patients et les professionnels de santé. »

Cette phrase de Stanislas Niox-Chateau, cofondateur et PDG de Doctolib, résume la promesse : des données et des modèles européens. Mais, comme le relève Tech Funding News, le matériel, lui, reste américain : les données et les modèles restent européens, pas les puces.

Une souveraineté qui passe par un fournisseur unique

Euronews souligne que la France mise sur des partenariats plutôt que sur une autonomie totale : Foxconn et Bull assemblent à Angers des machines d'IA, avec les puces de Nvidia, et Bull doit y fabriquer dès 2028 des systèmes fondés sur la plateforme Vera Rubin Ultra NVL72. Nvidia a aussi présenté ses modèles ouverts Nemotron, déjà utilisés par des organisations françaises, et la suite bureautique Twake.ai (Linagora et Docaposte), recommandée comme espace de travail « souverain » pour plus de 2 500 organismes publics.

Le débat est là. Selon Counterpoint Research, cité par Tech Funding News, 92 % des grands modèles de langage « souverains » de plus de 80 pays hors États-Unis et Chine tournent sur des puces Nvidia. Et chaque start-up financée par Nvidia est aussi cliente de ses puces. Un analyste de Forrester, cité par Clubic via Tech Funding News, estime que ces participations ancrent les outils des partenaires dans l'architecture de Nvidia et rendent plus coûteux un passage ultérieur à AMD.

Le vrai problème : l'écart de capital

L'enjeu de fond est l'argent. Selon l'OCDE, les entreprises d'IA ont capté 258,7 milliards de dollars de capital-risque en 2025, soit 61 % du total mondial. Les entreprises américaines en ont reçu environ 194 milliards (75 %), contre 15,8 milliards (6 %) pour celles de l'Union européenne : environ douze fois moins. Face à un tel écart, un investisseur prêt à mettre des milliards en Europe est difficile à refuser.

Qui gagne, qui perd

  • Nvidia gagne : image de partenaire de l'Europe, clients fidélisés et accès aux meilleures équipes.
  • Les quatre start-up gagnent : capital, expertise technique et crédibilité auprès des autres investisseurs.
  • La souveraineté européenne est ambivalente : données et modèles localisés, mais dépendance au même fournisseur de calcul.
  • Les alternatives (autres fabricants de puces, acteurs européens du calcul) risquent d'avoir plus de mal à s'imposer si les écosystèmes se calent sur Nvidia.

Ce que ça change pour nous, étudiants

Doctolib, Pigment, Entalpic et Genesis AI recrutent des talents en IA : c'est un signal pour celles et ceux qui hésitent entre partir aux États-Unis et rester en Europe. Et c'est un cas d'école pour les formations en politiques publiques, en droit ou en économie du numérique : on peut avoir des données et des modèles européens, et quand même dépendre d'un fournisseur étranger. Deux questions à suivre dans les prochaines semaines : la taille réelle des chèques de Nvidia, et la capacité de ces start-up à construire sur ses puces sans lui céder l'essentiel de leur valeur.

Sources : Doctolib, communiqué du 13 octobre 2026 ; Tech Funding News, 14 octobre 2026 ; Euronews, 14 octobre 2026 ; Tech.eu, 14 octobre 2026 ; Quartz, 13 octobre 2026 ; AFP via Boursedirect, 14 octobre 2026 ; NVIDIA Blog. Photo : Anderseidesvik, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.