Un sommet qui rompt avec les codes
Africa Forward n'est pas un sommet Afrique-France comme les précédents. Le choix de Nairobi, capitale d'un pays anglophone, et la coprésidence assumée avec William Ruto, signalent une volonté de rompre avec le tropisme franco-français qui caractérisait historiquement ces rencontres. Fini le format où Paris convoque, fini le pré carré francophone : l'événement se veut un partenariat entre égaux, organisé conjointement entre les deux capitales, au Kenyatta International Convention Centre et à l'Université de Nairobi.
L'ampleur de la mobilisation était à la hauteur de l'ambition affichée. Selon le journaliste Winston Mwale, qui couvrait l'événement pour Africa Brief, le sommet a réuni « environ quatre mille participants, dont une trentaine de chefs d'État et de gouvernement, une coalition de quarante dirigeants d'entreprises françaises et africaines de premier plan, et près de cinq cents jeunes talents africains ». Cette dernière catégorie n'est pas anecdotique. En invitant massivement la jeunesse africaine, le sommet entendait incarner le pari générationnel qui sous-tend tout le discours d'Emmanuel Macron sur le continent.
Le pari de la jeunesse et de l'investissement
Le président français a martelé un message d'optimisme volontariste. Lors du panel des Future Makers à l'Université de Nairobi, le 11 mai, il a affirmé : « L'Afrique est en train de réussir. C'est le continent le plus jeune au monde, c'est le continent qui a le plus de croissance au monde. Elle a juste besoin d'investissements pour être plus souveraine. » La formule résume toute la stratégie : substituer à la logique de l'aide celle de l'investissement, et présenter la France non plus comme une ancienne puissance coloniale, mais comme un partenaire d'une émancipation économique.
Le bilan chiffré annoncé par l'Élysée est conséquent : environ vingt-trois milliards d'euros d'engagements d'investissement privé, dont quatorze milliards émanant d'acteurs français. Sur ce total, le volet numérique et intelligence artificielle représente de l'ordre de quatre milliards d'euros, selon les estimations relayées par Geopolitics. Des engagements concrets ont été pris, comme le déploiement par Orange de cinquante centres numériques à travers l'Afrique d'ici 2030, avec l'objectif de former un million de jeunes Africains au numérique sur la même période. Un réseau baptisé Africa Forward AI Clusters a également été lancé, avec des lettres d'intention signées par le Bénin, le Ghana, le Maroc, l'Égypte, le Kenya et l'Afrique du Sud.
La troisième voie comme doctrine
C'est dans le communiqué du Secrétariat général pour l'investissement, publié le 13 mai dans le cadre de France 2030, que se trouve l'armature doctrinale de cette stratégie. Le texte affirme : « Trois mois après le sommet de l'IA en Inde, le Secrétariat général pour l'investissement réaffirme, dans le cadre du plan France 2030, sa volonté de construire un troisième bloc pour l'intelligence artificielle. » L'idée est claire : face au duopole formé par les États-Unis et la Chine, qui concentrent l'essentiel des capacités, des modèles et des infrastructures, la France propose de fédérer un troisième pôle associant l'Europe, l'Afrique et les puissances émergentes attachées à leur autonomie.
Le communiqué précise les contours de cette ambition pour le continent africain : extension des Défis Convergence IA en Afrique, organisation d'un hackathon conjoint entre l'Université Yale et l'association kényane des travailleurs de l'annotation de données, placé sous la direction du professeur Antonio Casilli de l'Institut Polytechnique de Paris, pour réaliser la première cartographie mondiale des travailleurs de la chaîne de l'intelligence artificielle, et lancement d'une troisième phase du programme Pionniers de l'IA avec l'initiative Current AI. La mention du travail d'annotation est particulièrement intéressante, car elle touche à l'un des angles morts du débat sur l'IA en Afrique.
L'envers du décor : le travail de l'ombre
Car derrière le discours sur la souveraineté et l'innovation se cache une réalité moins glorieuse. Une part considérable du travail d'annotation de données, ce labeur humain indispensable pour entraîner les modèles d'intelligence artificielle, est externalisée en Afrique, au Kenya, en Ouganda ou à Madagascar. Des travailleurs payés quelques dollars de l'heure étiquettent les images, modèrent les contenus et nettoient les jeux de données qui alimentent des modèles ensuite vendus des milliards par des entreprises californiennes. Cette nouvelle division internationale du travail reproduit des schémas de domination économique que l'on croyait révolus.
En plaçant le professeur Casilli, sociologue reconnu pour ses travaux sur le digital labor, à la tête d'une cartographie mondiale de ces travailleurs, la France adresse, du moins symboliquement, cette question. Mais on peut légitimement s'interroger sur la portée réelle de l'initiative. Cartographier les travailleurs de l'ombre est une chose, transformer les rapports de force économiques qui les exploitent en est une autre. Le risque est que la troisième voie reste un slogan, une posture géopolitique séduisante qui masque la persistance des dépendances structurelles.
Souveraineté, le mot qui revient
William Ruto, le président kényan, a placé la souveraineté au cœur de son discours. Selon le décompte d'Euronews, il a prononcé le mot à huit reprises lors de son intervention du 12 mai. Dans son allocution d'ouverture, il a défini l'objectif commun : « Débloquer des capitaux, intensifier l'innovation, renforcer les liens en matière de commerce et d'investissements et créer des trajectoires vers une croissance inclusive qui soient à la fois résilientes et durables, sous l'impulsion de l'Afrique. » L'insistance sur l'impulsion africaine n'est pas anodine. Elle traduit la volonté des dirigeants du continent de ne plus apparaître comme de simples récipiendaires d'une aide pensée ailleurs, mais comme les acteurs de leur propre développement.
Emmanuel Macron a abondé dans ce sens, formulant le défi commun en des termes qui résonnent avec les préoccupations européennes : « Quel est notre défi commun, Europe et Afrique ? C'est de ne pas dépendre. » La phrase, qui vise implicitement les États-Unis et la Chine, établit un parallèle audacieux entre la situation de dépendance technologique de l'Europe et celle de l'Afrique. Le président a même tenté de désamorcer la défiance historique en affirmant : « Le paradoxe est que les Européens ne sont pas les prédateurs de ce siècle. » Une formule qui en dit long sur le travail de réhabilitation que la France doit mener pour restaurer son image sur un continent où son influence recule.
La caution onusienne
La présence d'António Guterres, secrétaire général des Nations unies, a conféré au sommet une dimension multilatérale. Dans son discours d'ouverture, il a salué le dynamisme africain en des termes lyriques : « Africa Forward. En avant, à travers l'un des moments mondiaux les plus turbulents de mémoire d'homme. L'Afrique n'attend pas. L'Afrique avance. L'Afrique mène. » Mais au-delà de la formule, c'est sa critique des institutions financières internationales qui a marqué les esprits. Ces institutions, a-t-il rappelé, ont été « conçues en 1945 pour un monde qui n'existe plus ». Un constat qui rejoint les revendications africaines d'une réforme de la gouvernance économique mondiale, et qui inscrit la troisième voie de l'IA dans un mouvement plus large de contestation de l'ordre établi.
Une ambition à l'épreuve des faits
Reste l'épreuve de la réalité. Les vingt-trois milliards d'euros annoncés sont des bilans déclaratifs, qui mêlent engagements fermes, intentions et projets en cours de négociation. L'histoire des sommets internationaux est jalonnée d'annonces spectaculaires dont la concrétisation s'est révélée bien plus modeste. La presse africaine elle-même, à l'image de The EastAfrican, a accueilli ces chiffres avec un scepticisme prudent, rappelant que les promesses d'investissement ne valent que par leur exécution.
La troisième voie de l'intelligence artificielle est une idée séduisante, qui répond à une aspiration réelle, tant en Afrique qu'en Europe, à ne pas subir le duopole technologique sino-américain. Mais elle se heurte à des obstacles considérables : l'écart de financement, la dépendance aux infrastructures et aux semi-conducteurs étrangers, et la persistance de rapports économiques inégaux. Pour que cette troisième voie devienne autre chose qu'un slogan diplomatique, il faudra des investissements massifs, durables, et surtout une transformation des chaînes de valeur qui ne se contente pas de déplacer le travail de l'ombre, mais en redistribue équitablement la valeur.
Le contexte d'un recul français en Afrique
Pour mesurer la portée d'Africa Forward, il faut le replacer dans le contexte du recul de l'influence française sur le continent. Ces dernières années, la France a vu son emprise s'effriter dans plusieurs pays de son ancien pré carré, notamment au Sahel, où des régimes issus de coups d'État ont rompu les accords de coopération militaire et expulsé les forces françaises. Le sentiment anti-français s'est répandu dans une partie de la jeunesse africaine, alimenté par le souvenir colonial, par la perception d'un néocolonialisme économique et par l'habileté de puissances rivales, Russie et Chine en tête, à occuper le terrain laissé vacant.
Dans ce contexte, Africa Forward apparaît comme une tentative de reconquête, ou plutôt de refondation. En misant sur l'investissement plutôt que sur l'aide, sur le partenariat plutôt que sur la tutelle, sur la technologie plutôt que sur la coopération militaire, la France cherche à proposer un nouveau récit. Le choix d'un partenaire anglophone comme le Kenya, hors de la sphère francophone traditionnelle, traduit cette volonté de sortir du face-à-face postcolonial pour bâtir une relation d'un type nouveau. L'intelligence artificielle, technologie d'avenir par excellence, offre le support idéal de ce récit de renouveau, en projetant la relation franco-africaine vers le futur plutôt que vers un passé encombrant.
La Chine et les États-Unis en filigrane
Si le mot souveraineté revient avec insistance dans les discours, c'est parce que deux puissances planent en permanence sur le débat : la Chine et les États-Unis. La Chine est massivement présente en Afrique, où elle a investi des sommes colossales dans les infrastructures, les télécommunications et désormais le numérique, dans le cadre de ses nouvelles routes de la soie. Pékin propose aux États africains des technologies clés en main, sans les conditions politiques que pose souvent l'Occident, ce qui séduit nombre de dirigeants. Les États-Unis, de leur côté, dominent l'écosystème mondial de l'intelligence artificielle par leurs géants technologiques, dont les services s'imposent partout, y compris en Afrique.
Face à ce duopole, la proposition française d'une troisième voie vise à offrir aux pays africains une alternative : ni la dépendance technologique aux géants américains, ni l'enfermement dans l'orbite chinoise, mais un partenariat avec une Europe qui partagerait avec l'Afrique la même aspiration à l'autonomie. L'argument est habile, car il transforme la faiblesse relative de l'Europe, son retard sur les deux superpuissances, en atout : précisément parce qu'elle n'est pas hégémonique, l'Europe pourrait être un partenaire moins menaçant, plus respectueux de la souveraineté de ses interlocuteurs. Reste à savoir si ce discours convaincra des dirigeants africains pragmatiques, davantage sensibles aux moyens concrets qu'aux constructions géopolitiques séduisantes.
Les données africaines, nouvel enjeu de souveraineté
Un aspect crucial, souvent négligé, concerne la souveraineté des données africaines. À mesure que le continent se numérise, des volumes considérables de données sont produits par ses populations : données de santé, données financières, données de consommation, données administratives. Ces données constituent un actif stratégique majeur, à la fois pour entraîner des modèles d'intelligence artificielle adaptés aux réalités africaines et pour orienter les politiques publiques. Or, dans l'état actuel des choses, une large part de ces données transite par des infrastructures étrangères, principalement américaines, échappant ainsi au contrôle des États africains.
C'est là que la troisième voie pourrait apporter une contribution décisive, si elle se concrétise. En aidant les pays africains à développer leurs propres infrastructures de stockage et de traitement des données, en formant leurs ingénieurs et en soutenant l'émergence d'acteurs locaux, l'Europe pourrait contribuer à une souveraineté numérique africaine authentique. Mais cela suppose un transfert de technologie et de compétences qui va à l'encontre des logiques habituelles de domination économique. Le test de la sincérité de la démarche française se jouera là : dans la capacité à aider l'Afrique à maîtriser ses propres données, plutôt qu'à se contenter d'y déployer des solutions conçues ailleurs. Faute de quoi, la troisième voie ne sera qu'une nouvelle version d'une dépendance ancienne, simplement repeinte aux couleurs du partenariat.
Africa Forward restera comme un sommet de rupture symbolique : première coprésidence avec un pays anglophone, discours assumé sur la souveraineté partagée, ambition d'une troisième voie de l'intelligence artificielle. Sur le papier, la France réinvente sa relation à l'Afrique en l'arrimant à l'enjeu technologique du siècle. Mais le symbole ne fait pas la substance. Tant que le travail d'annotation restera sous-payé, tant que les infrastructures et les capitaux resteront extra-continentaux, la troisième voie demeurera un horizon plus qu'une réalité. L'Afrique et l'Europe partagent un même défi, celui de ne pas dépendre. Encore faudra-t-il que le partenariat qui les unit ne reproduise pas, sous des habits neufs, les dépendances qu'il prétend combattre.
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